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Qui de nous deux ? extraits

02 août

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EXTRAITS DU TOME 1 : Qui de nous deux ?

Enfant, j’étais triste lorsque la rentrée scolaire se faisait sous un soleil estival. Je préférais que le temps donne une excuse à ma mauvaise humeur. Celle qui s’annonce n’a pas de raison de me rendre maussade. Je reprends le travail pour rester fidèle à la promesse que j’ai faite à mon mari et aussi, par envie, parce que j’aime être prof. Henri le savait.
Je jette un coup d’oeil dans le miroir. Ces derniers mois, je n’ai fait aucun effort pour être mieux que présentable. Je relève mes cheveux et m’applique à dissimuler les marques sous mes yeux avec un maquillage
léger. La couleur noire me rend blafarde, mais je ne peux me résoudre à porter autre chose. En passant devant la chambre d’Henri, fermée depuis deux mois, un noeud se forme dans ma gorge.

« Ne t’attarde pas à des souvenirs, tu as la vie devant toi », m’aurait-il dit.

La pluie bat le pavé. Je gagne en courant la Porsche qu’Henri a tenu à m’offrir pour mon vingt-septième anniversaire, le dernier en sa compagnie. Mon arrivée au lycée ne passera pas inaperçue, mais au point où en sont probablement les ragots, je ne suis pas à celui-là près. Personne n’ignore plus qui était mon mari. Si j’ai, jusque-là, été épargnée des piques directes, je suppose que le décès d’Henri va délier les langues et je ne serai plus protégée des commentaires assassins. En chemin, je rumine d’éventuelles réponses, j’affûte les réparties dont je suis devenue spécialiste par le côtoiement d’un être aussi exceptionnel.
J’ai presque oublié que le trajet était si court. Je gare ma voiture sur le parking des enseignants et je m’apprête à descendre quand une main secourable m’ouvre la portière. Samuel Forgeat m’adresse un sourire aimable.
— Temps de rentrée, n’est-ce pas ? lance-t-il.
— On ne pouvait rêver mieux.
— Tu prends ça avec philosophie, ricane-t-il, fier de sa blague potache.
— Mieux vaut avec philosophie qu’avec résignation.
Le professeur de mathématiques se rembrunit devant ma faible réaction.
— Je n’ai pas eu l’occasion de t’adresser mes condoléances personnelles Mickaella. Je suis désolé pour ton mari. Comment te sens-tu ?
— C’est gentil Sam. Je vais bien.
— Prête à affronter une nouvelle année scolaire ?
— Oui prête, qui sait ce qu’elle nous réserve ! Comment va ton épouse ? je lui demande, n’ignorant pas que Madame Forgeat en est à sa troisième grossesse.
— Elle enfle, grimace-t-il.
— Ça me paraît inévitable.
Je le précède dans le hall du lycée dont il m’ouvre galamment la porte. Le directeur, Michel Morel, est le premier à venir me saluer et à me renouveler au nom de mes collègues ses plus sincères condoléances. Je les en remercie collectivement tout en sachant que je devrais immanquablement me soumettre individuellement à la même pénible séance de remerciements tant qu’ils n’auront pas tous assouvi leur curiosité.

….

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La première semaine se déroule sans histoire. Je reprends facilement le rythme qui me permet de penser à autre chose qu’à Henri dans cette grande maison vide où je vis seule, à l’exception d’une femme de ménage trois fois par semaine. Du jeune Alexis Duivel, aucune nouvelle jusqu’à ce que, la semaine suivante, Monsieur Morel frappe à ma porte quelques minutes après le début de mon cours.
— Madame Valmur, désolé de vous interrompre, mais je tiens à vous présenter votre nouvel élève, Monsieur Alexis Duivel.
Il s’écarte devant un jeune homme qui entre d’un pas lent mais assuré. Il dépasse le directeur d’une bonne tête. Je reconnais sur son visage les traits volontaires de son père. Il a la même stature aussi, en moins massive, de même que les cheveux bruns, en plus désordonnés. Mon opinion est définitivement arrêtée lorsqu’il plante son regard noir dans le mien. Je m’y attendais. Je soutiens son examen comme j’ai soutenu celui de son père. Il fronce les sourcils et je vois sa mâchoire se contracter.
Alexis Duivel est superbe. Sa divine apparition ne laisse pas les filles indifférentes. Elles manifestent leur émoi trop bruyamment à mon goût. Je rappelle tout le monde à l’ordre et prie mon nouvel élève de se trouver une place qui aurait l’heur de lui plaire. Il tique devant mon ironie et gagne la place la plus éloignée de mon bureau. Je remercie Monsieur Morel qui s’éclipse non sans avoir esquissé un petit geste d’encouragement à mon égard.
Le sujet de mon cours porte sur la différence entre le désir, le besoin et la volonté. De toute évidence, mes élèves n’ont plus du tout la tête à discuter philo. Je parle dans le vide alors je me tais et je me cale dans le fond de mon siège. Quelques uns se sont rendus compte de mon silence et semblent embarrassés. D’autres, au contraire, continuent de chuchoter en lançant des oeillades vers le fond de la classe. J’en profite pour cataloguer mes petits sujets. Des raclements de gorge gênés finissent par avoir raison des plus récalcitrants. Lorsqu’ils me font tous face affichant pour certains un air innocent comique à défaut d’être crédible, je porte mon regard vers le nouveau venu.
— Il semblerait que votre arrivée sème le trouble dans mon auditoire,
j’observe d’une voix très calme.
— Il semblerait !
Sa voix grave et chaude fait frissonner de nouveau l’assemblée.
— Quel moyen aurais-je de ramener ces jeunes gens au sujet qui nous préoccupe ?
— Tout dépend de vous. Avez-vous le désir ou la volonté d’être écoutée ? me répond-il sur le même ton joueur.
Alexis est à la hauteur de sa réputation. Aucun de mes autres élèves n’aurait été capable d’une telle répartie.
— Quelle est la différence ?
— Le désir correspond à notre inclination première, alors que la volonté désigne le résultat d’une élaboration par la raison. Vous vous situez dans la première catégorie, celle du désir, conclut-il, sûr de lui.
— Qu’est-ce qui vous permet de dire ça ?
— Votre indignation devant le comportement de vos élèves. Seule une grande maîtrise de vos nerfs vous a permis de ne pas vous emporter.Votre raison l’emporte mais ne peut dissimuler votre désir sincère d’être  écoutée.
Je le regarde en tentant de cacher mon trouble et mon admiration. Il ne me lâche pas pour autant.
— Vous nous épargnez des vocalises stériles et un spectacle affligeant d’impuissance, c’est appréciable, d’autant que vous avez réussi à captiver de nouveau votre auditoire, dit-il d’un air narquois.
Sa provocation me laisse de marbre tandis que la consternation se peint sur les visages des autres élèves.
— Et pourrait-on savoir quel est votre désir en ce moment ?
— Je préfère garder ça pour moi, vous en seriez choquée, répond-il en souriant.
J’ai atteint la limite, je dois revenir sur un terrain purement professionnel. Aussi je pirouette sur le sujet.
— La question est simple, que désire-t-on ? Un portable, boire, manger, dormir, aimer, mourir. Cette liste peut être allongée indéfiniment. On remarque qu’à travers toutes ces choses, nous désirons et obtenons un
plaisir. Les hommes, comme tous les animaux, cherchent le plaisir à travers leurs actions. Dès lors la question est de savoir ce qui donnera du plaisir.
La voix d’Alexis s’élève, tranchante.
— Schopenhauer a élaboré une philosophie selon laquelle les affinités amoureuses s’expliqueraient par la nécessité de la survie de l’espèce. La femme qui attire le plus ne donnera pas un plaisir maximal mais la
descendance la plus viable. Nos désirs ne sont pas au service de notre bonheur individuel mais au service des intérêts de l’espèce.
— La survie de l’espèce humaine est assurée, pourtant l’homme ne cesse pas moins de désirer, je lui fais remarquer.
— Perversion ! L’homme éprouve sa puissance.
La sonnerie coupe court à notre joute intéressante. Il ne bouge pas de sa table tandis que ses camarades gagnent la sortie. Je reste impassible, calée au fond de ma chaise. Nous nous regardons d’égal à égal puisque
je devine chez lui le désir de me le prouver. Il vaut mieux que je ne le prenne pas de haut.
— Avez vous toujours les idées aussi tranchées ? je lui demande quand nous sommes seuls.
— Je le crains.
— Le craignez-vous pour vous-même ou pour les autres ?
— Je fais rarement preuve de générosité. Je le crains pour moi.
— Qu’est-ce qui vous a décidé à venir nous rejoindre ?
— Mon père m’a parlé de vous. Je vais lui devoir des excuses, il avait raison.
Une lueur étrange passe dans son regard, il attend la perche que je me refuse à lui tendre. Je ne lui pose aucune question.
— À demain donc ! j’affirme posément quand il se lève pour gagner la sortie.
Il se retourne vers moi avec un air sérieux.
— Je n’y vois que mon propre intérêt, Madame Valmur. Sachez-le ! "

NDLA : La plupart des illustrations sont issues de pinterest où je les ai rassemblées au sein de tableaux. Bien qu’étant "publiques", s’il arrivait qu’une photo contrevienne aux droits d’auteur, je vous remercie de porter ce fait à ma connaissance, je retirerai aussitôt cette publication. Merci !

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Publié par le 2 août 2013 dans Extraits

 

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